Le bilan carbone s'est imposé comme un outil essentiel pour mesurer l'impact environnemental des organisations. Face à l'urgence climatique, les entreprises et institutions sont de plus en plus nombreuses à vouloir quantifier leurs émissions de gaz à effet de serre. Mais comment réaliser un bilan carbone fiable et exhaustif ? Quels sont les périmètres à prendre en compte ? Et surtout, comment exploiter ces données pour réduire concrètement son empreinte carbone ? Plongeons dans les détails de cette méthodologie devenue incontournable pour piloter sa stratégie environnementale.
Méthodologie du bilan carbone selon l'ADEME
L'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (ADEME) a développé une méthodologie robuste pour réaliser un bilan carbone. Cette approche structurée permet d'obtenir une vision globale et détaillée des émissions de gaz à effet de serre d'une organisation.
La première étape consiste à définir le périmètre organisationnel et opérationnel du bilan. Il faut ensuite collecter les données d'activité sur une période de référence, généralement une année. Ces données concernent par exemple les consommations d'énergie, les déplacements, les achats de matières premières ou encore la production de déchets.
Une fois les données collectées, elles sont converties en émissions de CO2 équivalent grâce à des facteurs d'émission standardisés. L'ADEME met à disposition sa Base Carbone qui regroupe ces facteurs pour de nombreux postes d'émission. Cette étape de calcul permet d'obtenir une cartographie détaillée des émissions par poste.
Enfin, l'analyse des résultats permet d'identifier les principaux postes émetteurs et de définir un plan d'action pour réduire l'empreinte carbone. La méthodologie de l'ADEME insiste sur l'importance d'une démarche d'amélioration continue, avec un suivi régulier des émissions.
Périmètres d'analyse : scopes 1, 2 et 3
Pour structurer le bilan carbone, les émissions sont classées selon trois périmètres ou "scopes". Cette segmentation permet de distinguer les émissions directes et indirectes, et d'avoir une vision complète de l'empreinte carbone.
Émissions directes (scope 1) : combustion et procédés
Le scope 1 regroupe toutes les émissions directes de l'organisation, c'est-à-dire celles issues de sources détenues ou contrôlées par l'entreprise. Il s'agit principalement :
- Des émissions liées à la combustion d'énergies fossiles sur site (chauffage, process industriels)
- Des émissions fugitives (fuites de fluides frigorigènes)
- Des émissions des véhicules possédés par l'entreprise
Ces émissions sont généralement les plus faciles à mesurer et à maîtriser pour une organisation. Elles représentent en moyenne 20 à 30% de l'empreinte carbone totale.
Émissions indirectes liées à l'énergie (scope 2)
Le scope 2 concerne les émissions indirectes liées à la consommation d'énergie, principalement l'électricité et la chaleur achetées. Bien qu'indirectes, ces émissions sont étroitement liées à l'activité de l'entreprise et représentent souvent un levier d'action important.
Pour calculer ces émissions, on utilise le mix énergétique moyen du pays ou le facteur d'émission spécifique du fournisseur d'énergie. Le scope 2 peut représenter une part significative du bilan carbone, en particulier pour les entreprises du secteur tertiaire.
Autres émissions indirectes (scope 3) : chaîne de valeur
Le scope 3 englobe toutes les autres émissions indirectes liées à la chaîne de valeur de l'entreprise. C'est généralement le périmètre le plus important en termes de volume d'émissions, mais aussi le plus complexe à évaluer. Il inclut notamment :
- Les achats de biens et services
- Le transport amont et aval des marchandises
- Les déplacements domicile-travail des employés
- L'utilisation et la fin de vie des produits vendus
La prise en compte du scope 3 permet d'avoir une vision complète de l'empreinte carbone et d'identifier des leviers d'action tout au long de la chaîne de valeur.
Enjeux de la comptabilisation du scope 3
Si le scope 3 est crucial pour appréhender l'impact réel d'une organisation, sa comptabilisation pose plusieurs défis. La collecte des données est souvent complexe car elle implique de nombreux acteurs externes. De plus, il existe des risques de double comptage entre les scopes des différentes entreprises d'une même chaîne de valeur.
Malgré ces difficultés, la prise en compte du scope 3 est de plus en plus recommandée, voire obligatoire dans certains cadres réglementaires. Elle permet d'identifier des opportunités de réduction des émissions au-delà du périmètre direct de l'entreprise, par exemple en travaillant avec les fournisseurs ou en repensant la conception des produits.
Facteurs d'émission et bases de données carbone
Pour convertir les données d'activité en émissions de gaz à effet de serre, le bilan carbone s'appuie sur des facteurs d'émission . Ces coefficients permettent d'estimer la quantité de CO2 équivalent émise pour une unité d'activité donnée. Par exemple, le facteur d'émission de l'électricité en France est d'environ 60 g CO2e par kWh consommé.
Base carbone de l'ADEME
En France, la référence en matière de facteurs d'émission est la Base Carbone de l'ADEME. Cette base de données publique regroupe plus de 1700 facteurs d'émission couvrant de nombreux secteurs d'activité. Elle est mise à jour régulièrement pour intégrer les évolutions technologiques et méthodologiques.
La Base Carbone fournit des facteurs d'émission adaptés au contexte français, ce qui permet d'obtenir des résultats plus précis qu'avec des facteurs génériques internationaux. Elle inclut également des données sur l'incertitude associée à chaque facteur.
GHG protocol et facteurs internationaux
Au niveau international, le GHG Protocol
(Greenhouse Gas Protocol) propose également des facteurs d'émission et des outils de calcul. Cette initiative, lancée par le World Resources Institute et le World Business Council for Sustainable Development, vise à harmoniser les méthodes de comptabilisation des émissions de gaz à effet de serre.
Les facteurs d'émission du GHG Protocol sont souvent utilisés pour les bilans carbone d'entreprises multinationales ou lorsque des données spécifiques au pays ne sont pas disponibles. Ils permettent une certaine comparabilité entre les bilans réalisés dans différents pays.
Incertitudes et mises à jour des facteurs d'émission
Il est important de garder à l'esprit que les facteurs d'émission comportent une part d'incertitude. Celle-ci peut provenir de la variabilité naturelle des processus émetteurs, des limites des méthodes de mesure ou encore de l'agrégation de données diverses.
Pour minimiser ces incertitudes, il est recommandé d'utiliser les facteurs d'émission les plus récents et les plus spécifiques possible au contexte de l'organisation. Les bases de données comme la Base Carbone sont régulièrement mises à jour pour intégrer les dernières connaissances scientifiques et techniques.
L'utilisation de facteurs d'émission pertinents et à jour est cruciale pour garantir la fiabilité et la comparabilité des bilans carbone. Une veille régulière sur l'évolution de ces facteurs est nécessaire pour maintenir la qualité des bilans dans le temps.
Outils et logiciels de calcul du bilan carbone
Pour faciliter la réalisation des bilans carbone, plusieurs outils et logiciels ont été développés. Ils permettent d'automatiser les calculs, de structurer la collecte des données et de générer des rapports synthétiques.
Bilan carbone® de l'association bilan carbone (ABC)
En France, l'outil de référence est le Bilan Carbone® développé par l'Association Bilan Carbone (ABC). Cet outil, disponible sous forme de tableur Excel, intègre la méthodologie de l'ADEME et les facteurs d'émission de la Base Carbone. Il permet de réaliser des bilans complets incluant les trois scopes et propose des fonctionnalités avancées comme l'analyse de sensibilité ou la simulation de scénarios de réduction.
Le Bilan Carbone® est régulièrement mis à jour pour intégrer les évolutions méthodologiques et réglementaires. Son utilisation nécessite une formation spécifique dispensée par l'ABC.
GHG protocol calculation tools
Le GHG Protocol propose également une série d'outils de calcul sectoriels, disponibles gratuitement sur son site web. Ces outils, généralement sous forme de fichiers Excel, sont conçus pour être utilisés à l'échelle internationale et couvrent des secteurs spécifiques comme l'industrie cimentière, la production d'aluminium ou encore les technologies de l'information.
Ces outils sont particulièrement utiles pour les entreprises multinationales souhaitant harmoniser leurs pratiques de reporting carbone à l'échelle globale.
Solutions SaaS : carbometrix, greenly, sami
Face à la complexité croissante des bilans carbone, de nouvelles solutions Software as a Service (SaaS) ont émergé ces dernières années. Des plateformes comme Carbometrix, Greenly ou Sami proposent des interfaces web intuitives pour collecter les données, réaliser les calculs et visualiser les résultats.
Ces solutions SaaS offrent plusieurs avantages :
- Une mise à jour automatique des facteurs d'émission
- Des connecteurs pour importer directement les données de consommation
- Des fonctionnalités de reporting avancées et personnalisables
- Un accompagnement dans la définition et le suivi des plans d'action
Elles sont particulièrement adaptées aux PME ou aux organisations souhaitant automatiser leur processus de bilan carbone et le rendre plus collaboratif.
Réglementation et reporting carbone
La réalisation d'un bilan carbone s'inscrit de plus en plus dans un cadre réglementaire, avec des obligations de reporting qui se renforcent au niveau national et international.
BEGES réglementaire en France
En France, le Bilan des Émissions de Gaz à Effet de Serre (BEGES) est obligatoire pour certaines organisations depuis la loi Grenelle II de 2010. Sont concernées :
- Les entreprises de plus de 500 salariés
- Les collectivités territoriales de plus de 50 000 habitants
- Les établissements publics de plus de 250 agents
Le BEGES doit être réalisé tous les 4 ans et couvrir a minima les scopes 1 et 2. Il doit être accompagné d'un plan d'action de réduction des émissions et être rendu public.
Directive européenne CSRD
Au niveau européen, la directive CSRD
(Corporate Sustainability Reporting Directive) va considérablement élargir les obligations de reporting extra-financier, y compris sur les aspects climatiques. À partir de 2024, toutes les grandes entreprises et les sociétés cotées devront publier des informations détaillées sur leurs émissions de gaz à effet de serre, incluant le scope 3.
Cette directive vise à harmoniser et renforcer la transparence des entreprises sur leurs enjeux de durabilité, dont le climat est un élément central.
Science-based targets initiative (SBTi)
Au-delà des obligations réglementaires, de nombreuses entreprises s'engagent volontairement dans des démarches de réduction ambitieuses, comme l'initiative Science-Based Targets (SBTi). Cette initiative propose un cadre méthodologique pour définir des objectifs de réduction des émissions alignés sur les recommandations scientifiques pour limiter le réchauffement climatique à 1,5°C.
La SBTi exige notamment la prise en compte du scope 3 pour les entreprises dont ces émissions représentent plus de 40% du total. Elle impose également des objectifs de réduction en valeur absolue, et non uniquement en intensité.
L'adoption d'objectifs basés sur la science permet aux entreprises de démontrer leur engagement concret dans la lutte contre le changement climatique, au-delà du simple reporting.
Plan d'action et stratégie bas-carbone
La réalisation du bilan carbone n'est que la première étape d'une démarche de réduction des émissions. L'enjeu est ensuite de traduire ces résultats en actions concrètes pour diminuer l'empreinte carbone de l'organisation.
Hiérarchisation des postes d'émission
La première étape consiste à hiérarchiser les postes d'émission identifiés dans le bilan carbone. Cette priorisation peut se faire selon plusieurs critères :
- Le volume d'émissions de chaque poste
- Le potentiel de réduction estimé
- La maîtrise opérationnelle de l'entreprise sur le poste
- Les co-bénéfices potentiels (économiques, sociaux, etc.)
Cette hiérarchisation permet de concentrer les efforts sur les leviers d'action les plus pertinents et efficaces.
Objectifs de réduction alignés sur l'Accord de Paris
Pour être en cohérence avec les objectifs de l'Accord de Paris, les entreprises doivent se fixer des objectifs de réduction ambitieux et scientifiquement fondés. L'initiative Science-Based Targets (SBTi) propose un cadre méthodologique pour définir ces objectifs :
- Une réduction en valeur absolue des émissions, et non uniquement en intensité
- Un horizon temporel de moyen terme (5 à 15 ans) et de long terme (2050)
- Une couverture de l'ensemble des scopes, avec une attention particulière au scope 3
Ces objectifs doivent ensuite être déclinés en actions concrètes sur l'ensemble des postes d'émission identifiés dans le bilan carbone. Cela peut inclure par exemple :
- L'amélioration de l'efficacité énergétique des bâtiments et des process
- Le passage aux énergies renouvelables
- L'optimisation de la logistique et des déplacements
- L'éco-conception des produits et services
La définition d'objectifs alignés sur l'Accord de Paris permet aux entreprises de s'inscrire dans une trajectoire de décarbonation cohérente avec les enjeux climatiques globaux.
Compensation carbone et neutralité
Face à la difficulté de réduire certaines émissions incompressibles, de nombreuses entreprises ont recours à la compensation carbone pour atteindre la neutralité. Cette pratique consiste à financer des projets de réduction ou de séquestration du carbone pour compenser ses propres émissions.
Cependant, la compensation soulève plusieurs questions :
- L'additionnalité des projets financés
- La permanence de la séquestration du carbone
- Le risque de double comptage des réductions d'émissions
Pour ces raisons, la compensation ne doit être envisagée qu'en complément d'efforts réels de réduction des émissions, et non comme un substitut. Les entreprises doivent privilégier la réduction à la source de leurs émissions avant d'envisager la compensation.